Madlyn Cazalis

5 Faiblesses du jeune entrepreneur africain





« Entrepreneur », « Startuppeur », « PDG », « CEO », « Founder », « Boss »…autant de termes qui sonnent bien, qui font du bien à l’oreille et à l’égo. Non, les entrepreneurs ne sont pas des extraterrestres, ni forcément des génies ou des surdoués des mathématiques et de la communication. Un entrepreneur est un individu qui porte un projet, cherche à résoudre un problème spécifique en essayant d’y apporter des solutions concrètes. Il a une vision, peut posséder des « skills » (compétences) et/ou s’entourer d’experts pour mener à bien son entreprise. En Afrique, si la notion est si simple, pourquoi observons-nous tant d’échecs ? Un entrepreneur, qu’il soit en Inde ou en Sierra Leone, reste un entrepreneur avec ses challenges et ses doutes. Maintenant, chaque région, chaque pays a sa spécificité culturelle et l’environnement qui y est associé. Alors quelles sont les principales faiblesses identifiées ?
 
L’AMOUR DU TITRE
 
Etre entrepreneur ça sonne bien. Dire qu’on bosse sur un projet, qu’on a des partenaires et utiliser tout le jargon qui va avec est valorisant. Mais la réalité : très peu se sont réellement lancés, très peu s’investissent lorsqu’ils se sont lancés, très peu réalisent des chiffres lorsqu’ils se sont un peu investit…Qui a dit que c’était facile ? Et la galère est même une étape nécessaire dans la construction de son projet. Prendre les coups fait partie du jeu, mais se mentir à soi-même et mentir aux autres n’en fait pas partie. Beaucoup de jeunes africains affrontent la dure réalité du chômage, l’entreprenariat peut donc constituer une opportunité. Mais l’entreprenariat est bien souvent un refuge pour ceux qui n’ont pas su s’insérer correctement sur le marché de l’emploi.
« CEO » (Chief Executive Officer) sonne mieux que « demandeur d’emploi », c’est plus valorisant alors que le « porteur de projet » passe la majeure partie de son temps devant une chaîne musicale à la maison ou à arpenter les réseaux sociaux. Je suis désolé de le dire mais ni les commentaires, ni les « tweet », ni les « like » ne donnent de l’argent (à moins d’être suffisamment bankable pour intéresser de prestigieuses marques internationales). Donc ce temps passé à commenter l’actualité people c’est autant de temps perdu pour aller sur le terrain prospecter, rencontrer des partenaires, assister à une conférence sur son secteur, lire, se documenter, s’instruire, améliorer son produit ou service, rédiger des procédures et outils de monitoring pour son activité, étudier son marché et j’en passe. Si l’attitude ne change pas, le promoteur restera toujours le « PDG » de sa salle de bain.
 
L’OBSESSION DU FINANCEMENT
 
Nous savons que l’une des préoccupations majeures de beaucoup de jeunes porteurs de projets est le manque de financements et c’est tout à fait légitime. Comment développer un projet si on n’a pas un rond ? Ma réponse a été toujours la suivante : « c’est le projet qui fait l’argent, ce n’est pas l’argent qui fait le projet ». Une façon de dire qu’avant de penser à l’argent, essayez de savoir si votre projet existe. Asseyez-vous, mettez votre projet sur papier, étudiez les tenant et les aboutissant : business model, marché, principaux concurrents, organisation, structure de coûts, outils de conquête de votre clientèles etc…ce n’est qu’à la fin, lorsque vous savez exactement dans quel « bourbier » vous mettez les pieds, que vous pourrez 1) Evaluer vos ressources et vos réels besoins de financement 2) Développer vos moyens d’action 3) Mettre en place des stratégies de financement.
Un adage connu dit ceci : « on ne prête qu’aux riches » et il n’y a rien de plus vrai. Un investisseur mettra de l’argent dans votre projet s’il voit que vous vous êtes déjà investit considérablement sans un sou. De même, un banquier ne vous prêtera que si vous mettez un apport initial en fonds propres et que vous lui présentez des bilans et des garanties solides. En gros, faites tout pour démarrer « petit » mais ayez une vision large pour le futur de votre activité. J’ai reçu mon premier financement de 10 millions de FCFA ($20.000) au bout de 3 ans d’activité. Mais en 3 ans, j’ai pu montrer que j’avais un « track record » (un bilan intéressant) malgré le manque de moyens. Le financement n’est pas un frein insurmontable, il faut montrer que vous pouvez faire de grandes choses avec peu de moyens, cela vous donnera encore plus confiance en vous et vous rendra encore plus crédible auprès de futurs bailleurs de fonds.
 
LE MANQUE DE METHODE ET DE DISCIPLINE
 
« L’école est bien. » comme je le dis souvent et je parle de tout type d’école : de la fac à l’école du terrain et de la vie. Pas besoin d’être agrégé en physique pour monter son entreprise et la faire prospérer. Un minimum de méthode et de discipline est toutefois nécessaire. Vous êtes jeune, votre budget est serré et votre carnet d’adresse souvent vide. Quelles sont vos atouts ? Votre dynamisme, votre intellect, vos capacités interpersonnelles (vous êtes probablement fort sympathique)… en gros vous avez plus de faiblesses que de forces donc vous devez jouer la carte de l’audace tout en restant très organisé.
Beaucoup de personnes veulent bruler les étapes, s’attaquer à un gros client par exemple, sans avoir testé son modèle chez un client plus modeste. Si le gros client te rejette violemment, cela peut donner un coup très sérieux à la réputation de ton produit ou service. La fougue est un atout mais il faut pouvoir s’assoir, réfléchir et élaborer la bonne stratégie pour développer son activité. Beaucoup abandonnent par frustration, car ils n’ont pas immédiatement le résultat attendu, or l’entreprenariat est également un long travail de développement personnel et d’auto-discipline. 1) La discipline financière/budgétaire : éviter les dépenses somptuaires, payer des bureaux hors de prix  pour impressionner alors qu’on vient tout juste de démarrer (demandez par exemple à un de vos oncle de vous prêter gratuitement un espace 2x/semaine pour recevoir des clients), organiser des évènements hors de prix, des déplacements onéreux réguliers qui n’apportent rien à l’évolution de l’entreprise, payer (ou se payer) d’énormes salaires sans résultats….2) La discipline morale : ne faites pas les girouettes, adaptez-vous mais ne changez pas de modèle tous les quatre matins, restez fidèles à vos valeurs et celles véhiculées par votre entreprise, le client s’en rendra compte…3) La discipline professionnelle : vous vous êtes laissé 72H pour rédiger un document….faites-le en 72H, évitez la procrastination. Plus vous procrastinez plus vous vous éloignez de la réalisation de vos objectifs donc de la réussite. Vous devez être la personne qui se donne ses propres coups de fouet pour avancer. Je connais des entrepreneurs qui ont l’art de gérer leur temps mais je connais très peu d’entrepreneurs paresseux.
 
L’ABSENCE DE MUTUALISATION DES EXPERTISES
 
Au début, par manque de moyens, on fait presque tout : rencontrer le client, rédiger les mémos, poster sur la page Facebook, passer la serpillère, porter les cartons, prospecter par téléphone etc. Mais très vite le porteur de projet doit pouvoir s’entourer. Ce cinéma ne peut pas durer éternellement et il faut pouvoir avoir l’honnêteté intellectuelle de reconnaître qu’« on ne sait pas tout ». Au Cameroun, mon pays d’origine, « tout le monde sait tout et a un avis sur tous les sujets même les plus pointus ».  Avoir une idée vague sur un sujet ne fait pas de nous des experts et cette auto persuasion est très dangereuse lorsqu’on veut faire évoluer son entreprise. On finit par avoir des managers champions du micro management, avec un œil, un avis et des décisions sur tout.
Plus ton entreprise grandit plus ton entreprise doit te survivre. En gros, déléguer et mettre en place des stratégies d’autonomisation et de responsabilisation de ton équipe est essentielle. En donnant confiance à ces futurs managers, ils gagneront en efficacité et seront des acteurs clés du développement de ton entreprise. En externe, faire appel de temps à autres à des consultants ou expertises ponctuelles ne fait pas de mal à ton entreprise. Une entreprise a besoin d’absorber des idées, de la créativité et des approches différentes afin d’innover et de rester compétitive. Aujourd’hui, dans certaines entreprises, « l’expert » devra venir de la même famille, du même village ou de la même tribu. Beaucoup d’entreprises camerounaises, ayant pignon sur rue, ont disparu ou se sont retrouvées en grandes difficultés parce qu’elles ont refusé de suivre ce principe.  On observe également des patrons qui refusent de déléguer ou de partager leur expérience (même aux membres de leur famille), et lorsqu’ils disparaissent, leurs entreprises meurent avec eux.
 
LE MIMETISME ET L’EFFET DE MODE
Quelles sont les raisons qui poussent certains à se lancer ? « Il a fait, ce n’est rien, moi aussi je peux faire ». Certaines personnes se lancent mais ne savent même pas pourquoi elles se lancent. Il ou elle a créé sa marque, çà marche bien pour elle… « je vais faire la même chose ». Je répète souvent qu’il y a de la place pour tout le monde et à partir du moment ou nous vivons dans une économie de marché chacun peut se lancer dans le domaine qu’il souhaite, et cette personne n’a pas à demander la permission. De même, tu peux voler l’idée de quelqu’un mais pas le plan. Tes motivations ne seront pas les mêmes, tes objectifs ne seront pas les mêmes et les valeurs que tu veux que ta marque incarne ne seront pas les mêmes.
Il faut se rappeler que nous sommes tous différents et avons chacun notre histoire. Sur nos marchés, nous avons vu de misérables « copier/coller » s’effondrer misérablement car la vraie motivation du porteur de projet n’était pas de développer une structure pérenne mais 1) de faire du mal à quelqu’un (empêcher la réussite d’une personne jalousée) ou 2) de devenir « célèbre » (un notable reconnu au quartier pour sa « supposée pseudo-puissance financière »). C’est comme l’exemple « fictif » d’un entrepreneur qui va engloutir des centaines de millions de FCFA pour monter un bâtiment de 5 étages, sans parking, avec son nom gravé en gros dessus mais depuis 5 ans personne ne veut louer… Il a atteint son objectif : « tout le monde connaît mon nom »…mais quelle est la finalité ? Constituer un actif pour s’endetter et refaire la même chose encore et encore ? C’est le paradoxe de certains promoteurs africains.
D’autres profils existent. Aujourd’hui des impostures sont démasquées et des jeunes n’hésitent plus à s’inventer une vie, une réputation, des photos…Sur fonds de marketing digital certains se disent même « Made in Cameroun » alors qu’ils font travailler des usines chinoises ou françaises. Il y aura un seul Cardiopad, un seul Tanty, un seul Kiro’o et un seul Madlyn Cazalis. Chacun a le pouvoir de développer quelque chose de grand, peu importe son domaine d’activité. Le tout est de rester VRAI et AUTHENTINQUE. La starification du net a fait perdre la notion du vrai et du faux à beaucoup de jeunes talents qui ont réellement envie de se lancer et créer de la valeur pour leur pays.
 
Crée ta boîte parce que tu veux apporter une solution à un problème particulier, fais-le à ta façon, investit-toi et n’écoute pas ceux qui te disent que c’est impossible. Oublie l’idée du « CEO Star System », ne pense pas que l’argent fait tout, discipline-toi, entoure-toi de gens compétents et ne cherche pas à devenir une pâle copie de ton voisin. L’entrepreneur n’est pas là pour s’inventer une vie et des réalisations, il est aussi là pour devenir un acteur clé du développement. Comment crée-t-on de la valeur ? En développant un projet viable avec un business model qui marche. Comment sait-on qu’il marche ? Parce que l’entreprise réalise du chiffre d’affaires. Entrepreneurs africains, passons moins de temps sur les forums de « kongossa » (commérages), faisons juste plus de chiffre d’affaires.
 
Christian Ngan
23 Avril 2018